
I. Des chevaux de la ferme familiale au western
Lorsque j’ai découvert les chevaux à l’âge de douze ou treize ans sur la ferme familiale de mes grands-parents au Québec, je n’aurais jamais imaginé que cette passion me conduirait un jour à travers l’Europe, l’Asie et une grande partie du monde du western.
Je suis né le 27 avril 1960 à Montmagny, au Québec.
Ma mère avait grandi sur une ferme laitière familiale qui existe encore aujourd’hui et qui est exploitée par la septième génération de la famille. Dès que j’en avais l’occasion, je quittais la ville pour passer mes fins de semaine et mes vacances à la ferme. J’aimais participer aux travaux agricoles et découvrir ce mode de vie qui était déjà très différent de celui de la plupart de mes camarades.
C’est là que j’ai rencontré les chevaux pour la première fois.
Mon oncle utilisait encore deux chevaux de trait pour certaines tâches traditionnelles comme la récolte du sirop d’érable au printemps ou le transport du bois de chauffage durant l’hiver. J’ai immédiatement été fasciné.
Je suis le seul de ma famille à avoir développé cette passion, mais dès les premiers contacts, j’ai su que les chevaux feraient partie de ma vie.
Un autre de mes oncles pratiquait l’équitation western et participait à des compétitions de vitesse.
À quatorze ans, je montais déjà western et quelques années plus tard, j’avais décidé que ce serait mon métier.

II. Se former pour en faire son métier
J’ai intégré le programme de Technologie Équine de La Pocatière, au Québec. Cette formation de trois ans avait pour objectif de former des instructeurs et des entraîneurs.
La première année était commune aux disciplines classique et western, avant une spécialisation. J’ai beaucoup apprécié cette ouverture à l’équitation classique, même si ma préférence pour le western était déjà très forte.
Avec le recul, je réalise que cette double culture a fortement influencé ma façon de voir le cheval.
J’ai obtenu mon diplôme en mai 1982. Cette année marque véritablement le début de ma vie professionnelle.
Quarante-quatre ans plus tard, je continue à apprendre chaque jour auprès des chevaux.
C’est également à La Pocatière que j’ai rencontré Guylaine Deschênes. Nous nous sommes mariés en 1984 et, depuis plus de quarante ans, nous partageons la même passion, le même métier et les mêmes projets.
III. Des mentors déterminants
Comme beaucoup de professionnels, j’ai eu la chance de rencontrer des personnes qui ont profondément influencé mon parcours.
Mon premier mentor fut Roger Brazeau au Québec. Il m’a transmis des bases solides mais surtout une philosophie de travail qui m’accompagne encore aujourd’hui.
En 1985, Guylaine et moi avons poursuivi notre perfectionnement à Long Island, dans l’État de New York, auprès de Bob Anthony, membre du Reining Hall of Fame. Cette année a joué un rôle déterminant dans notre développement professionnel.
Comme souvent avec les grands mentors, on apprend autant des choses que l’on souhaite reproduire que de celles que l’on choisit de faire différemment.
Quelques années plus tard, une opportunité professionnelle nous a conduits en France, puis en Italie. Ce qui devait être au départ une simple expérience de vie est finalement devenu une carrière européenne.

IV. Deux chevaux particulièrement marquants
Au fil des années, plusieurs chevaux ont marqué ma carrière, mais deux d’entre eux occupent une place particulière dans ma mémoire.
La première est ARC Peppy Honey, une jument exceptionnelle avec laquelle j’ai remporté le Futurity en 1991. Le second est Super Olena, avec lequel j’ai terminé deuxième du Futurity en 1998.
Ces deux chevaux représentent pour moi ce que tout cavalier espère rencontrer au moins une fois dans sa vie : un cheval véritablement exceptionnel. J’ai eu la chance d’en avoir deux.
Avec le recul, je réalise que les chevaux qui nous marquent le plus ne sont pas forcément ceux qui gagnent le plus. Ce sont ceux qui nous obligent à progresser, à réfléchir différemment et à devenir de meilleurs cavaliers.
Les titres restent dans les archives. Les leçons que certains chevaux nous enseignent nous accompagnent toute notre vie.

V. Voir le western européen se construire
Lorsque je suis arrivé en Europe, le western était encore en pleine construction. Beaucoup de passionnés participaient à bâtir ce que nous connaissons aujourd’hui. J’ai eu la chance de vivre cette évolution de l’intérieur comme compétiteur, entraîneur, juge et plus tard formateur.
J’ai vu les chevaux évoluer, les connaissances progresser et le niveau général augmenter de façon spectaculaire.
Les chevaux sont aujourd’hui meilleurs qu’ils ne l’ont jamais été. Les cavaliers ont accès à des connaissances, à des vidéos et à des outils de formation que nous n’aurions même pas imaginés il y a trente ans.

VI. Du rôle de juge à la FEI
Depuis plus de vingt ans, je suis juge AQHA, APHA, NSBA et NRHA. Cette fonction m’a permis d’observer le développement du western dans pratiquement toute l’Europe.
J’ai également eu l’honneur de participer à la présentation du reining devant l’Assemblée Générale de la FEI en Allemagne au printemps 2000. À cette époque, beaucoup d’entre nous voyaient cette reconnaissance comme une étape historique et une porte vers les Jeux Olympiques.
J’ai ensuite continué à collaborer avec la FEI jusqu’à mon entrée au Comité Reining FEI en 2014. Mon travail sur plusieurs collections de vidéos éducatives destinées aux cavaliers de tous niveaux m’a permis d’être nommé mentor FEI.
Cette mission m’a conduit en Thaïlande pendant plusieurs années puis en Chine, où j’interviens encore régulièrement aujourd’hui. L’année dernière, j’ai eu l’honneur d’accompagner la première équipe chinoise de reining présentée au niveau international.
Ces expériences m’ont ouvert des perspectives que je n’aurais jamais imaginées au début de ma carrière. Elles m’ont permis de mieux comprendre les différentes cultures équestres mais également la philosophie et le fonctionnement d’une organisation mondiale comme la FEI.

VII. La licence sociale : « la confiance que la société nous accorde »
C’est probablement grâce à cette expérience que j’ai commencé à prendre pleinement conscience d’un sujet qui me paraît aujourd’hui essentiel : la licence sociale.
Lorsque j’ai débuté, le monde du cheval parlait essentiellement aux cavaliers. Les décisions étaient prises à l’intérieur de notre milieu et le regard extérieur avait relativement peu d’influence sur nos pratiques.
Aujourd’hui, la situation est différente. La société s’intéresse de plus en plus au bien-être animal et souhaite comprendre comment les chevaux sont élevés, entraînés et présentés en compétition.
La licence sociale n’est finalement rien d’autre que l’acceptation de notre activité par le public. Ce n’est pas une loi. Ce n’est pas un règlement. C’est la confiance que la société nous accorde pour continuer à pratiquer notre sport.
Pendant longtemps, certains ont vu cette évolution comme une contrainte. Avec le recul, je la considère plutôt comme une opportunité. Une opportunité de mieux expliquer notre travail, d’améliorer certaines pratiques et de démontrer que performance et respect du cheval peuvent parfaitement aller de pair.
Si nous ne racontons pas nous-mêmes notre histoire, d’autres le feront à notre place.
VIII. Ce que le dressage classique peut apporter au western
Au fil des années, j’ai également appris à apprécier davantage le dressage classique.
Plus je progresse comme cavalier, plus je constate que le dressage et le reining partagent de nombreux principes fondamentaux : équilibre, précision, légèreté, patience et développement progressif du cheval.
Je recommande régulièrement à mes élèves d’utiliser certains exercices issus du dressage classique, comme l’épaule en dedans, les déplacements latéraux ou le travail de rectitude. Ces exercices constituent d’excellents outils pour améliorer la souplesse, l’équilibre et la compréhension du cheval, quelle que soit la discipline pratiquée.
IX. Europe et Amérique du Nord : deux approches différentes
Lorsque l’on compare l’Europe et l’Amérique du Nord, on constate également des différences intéressantes.
En Amérique du Nord, le cheval fait davantage partie d’une véritable industrie. En Europe, il reste davantage associé à une passion sportive.
Cette différence influence parfois la façon de former les chevaux, la durée de leur carrière ou les attentes des propriétaires. Je crois cependant que les deux approches ont beaucoup à apprendre l’une de l’autre.
L’Europe a développé une approche souvent plus technique, plus progressive et très attentive au développement physique et mental du cheval. L’Amérique du Nord conserve une puissance économique et une culture du cheval qui continuent à inspirer le reste du monde.

X. Un western en pleine transformation économique
Aujourd’hui, le western traverse également une transformation économique importante.
Le coût de la pratique augmente et la classe moyenne, qui a longtemps constitué la base de notre sport, fait face à de nouveaux défis. Beaucoup de cavaliers participent à moins de grands concours ou privilégient davantage les compétitions régionales.
Parallèlement, les disciplines ranch connaissent un développement remarquable. Elles permettent à davantage de cavaliers de participer, de découvrir le western et parfois de concourir dans plusieurs disciplines avec le même cheval. Elles ont apporté un nouveau souffle à de nombreuses associations et ont permis à de nouveaux publics de rejoindre notre univers.
Nous constatons également une transformation progressive du marché. Beaucoup de propriétaires souhaitent aujourd’hui participer davantage à la formation de leurs chevaux plutôt que de les confier systématiquement à l’entraînement.
Les cours privés, les stages et la transmission des connaissances prennent une place de plus en plus importante.
Je pense que l’enseignement représentera une part grandissante de l’activité des professionnels dans les années à venir. Les cavaliers veulent progresser, mais ils veulent aussi comprendre ce qu’ils font.
XI. Former les cavaliers de demain
À mes yeux, l’un des plus grands défis des prochaines années sera de former les cavaliers de demain.
Pas seulement apprendre à monter.
Apprendre à comprendre.
Apprendre à réfléchir.
Apprendre à devenir autonome.

XII. « Le western est loin de disparaître »
Je suis convaincu que le western est loin de disparaître.
Au contraire, il possède de nombreux atouts qui correspondent aux attentes du public d’aujourd’hui : une philosophie simple, des chevaux bien éduqués, une relation forte entre le cavalier et sa monture, et une grande diversité de pratiques.
Le véritable défi n’est pas de défendre le western contre le changement. Le défi est de comprendre que le monde évolue et que notre secteur évolue avec lui.
L’économie change, les attentes du public changent, la perception du bien-être animal change. Nous devons être capables d’accompagner cette transformation plutôt que de la subir.
À mes yeux, l’éducation sera l’une des clés du futur. Les professionnels devront continuer à former des chevaux, mais ils devront aussi former des cavaliers, des propriétaires et parfois même le public.
Plus nous expliquerons ce que nous faisons, pourquoi nous le faisons et comment nous le faisons, plus notre sport sera compris et respecté.
Après quarante-quatre années passées dans cette profession, je reste profondément optimiste.
J’ai vu le western évoluer, grandir, se professionnaliser et parfois se remettre en question.
Je suis convaincu que son avenir sera construit par ceux qui accepteront d’apprendre, de transmettre et d’évoluer.
Le western est loin de disparaître. Au contraire, je pense qu’il possède de nombreux atouts qui correspondent parfaitement aux attentes du monde moderne : des chevaux bien éduqués, une équitation accessible, une grande diversité de disciplines et une relation forte entre l’homme et le cheval.
Le train est déjà en marche. Notre responsabilité est de monter à bord, d’accompagner les changements nécessaires et de transmettre aux générations futures un western encore plus fort, plus respecté et mieux compris qu’aujourd’hui.
Un grand merci à Pierre Ouellet d’avoir pris le temps de partager avec EWF son parcours et son regard sur plus de quarante années d’évolution du western. De ses débuts au Québec à son expérience internationale, son témoignage permet aussi d’aborder les changements économiques, sportifs et sociétaux auxquels le milieu western est aujourd’hui confronté.
Pour le contacter :
- Mail : pogd@hotmail.com